Rencontre avec Carmen Maria Vega

Une fois n’est pas coutume, ce soir on va parler musique, en la personne de la chanteuse lyonnaise Carmen Maria Vega que vous connaissez peut-être. Après un premier album éponyme en 2009, puis un deuxième en 2012, Du Chaos Naissent les Etoiles, elle a monté un spectacle autour de Boris Vian, Fais-moi Mal, Boris, puis a incarné le rôle-titre pendant près de deux ans à Paris dans la comédie musicale Mistinguett, Reine des Années Folles. Elle revient aujourd’hui avec un troisième album studio, Santa Maria, qui sort le 7 avril prochain, et j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec elle au téléphone (attention, elle est bavarde 🙂 )

 

Ton nouvel album Santa Maria sors dans quelques semaines, avec une douzaine de chansons toutes écrites par des auteurs différents. Comment ça s’est passé, est-ce que c’est toi qui es allée les voir ou est-ce que c’est eux qui te les ont proposées et à force ça a donné un album ?

Ça fait 4 ans que je travaille sur cet album. Je voulais parler d’identité et je voulais une plume différente pour chaque chanson. Donc j’ai commencé à planter des graines à droite à gauche, certaines ont poussé, d’autres pas. Et il y a aussi eu des belles chansons qui ont été des cadeaux spontanés de gens qui ont entendu par des copains que j’étais en train d’écrire un album autour de l’identité. Notamment Santa Maria qui a été écrite par Baptiste W. Hamon et Alma Forrer et qui porte le titre de l’album. Ils ne me connaissaient pas à l’époque, et c’est Kim Giani, qui a réalisé mon disque, qui est un de leurs amis et qui leur a dit : Carmen est en train de faire un truc autour de l’identité, de son histoire, si jamais vous avez envie de lui écrire une chanson, et bien c’est le moment. Et ils m’ont fait ce magnifique cadeau spontané qui raconte mon histoire alors qu’ils ne me connaissaient pas.

Il y a eu 2 autres belles surprises comme ça : Amériques Latrines qui a été écrite par David Assaraf que je n’ai rencontré qu’une seule fois, et La fille de Feu, écrite par Jean-Pierre Pilot (chanteur, mais aussi clavier de Bashung, Brigitte Fontaine ou Indochine) et Chet Samoy (manager de Bertrand Belin) que je croise en festival depuis 10 ans mais que je ne connaissais pas vraiment. Et c’est hallucinant parce que, au final, ce sont les chansons les plus personnelles.

Pour le Grand Secret, c’est un peu différent, elle a été écrite par Mathias Malzieu (chanteur de Dionysos) qui est un ami depuis maintenant 5 ans et qui me connait bien. Je lui avais déjà demandé de parler de ça il y a 5 ans, mais à ce moment-là on ne se connaissait pas assez. A l’époque, il m’a juste écrit une chanson érotique, Miaou, qui figure sur le deuxième album Du Chaos Naissent les Etoiles. Quand j’ai commencé à travailler autour de ce nouvel album, je suis retourné le voir en lui disant : si tu as toujours envie, moi ça tient toujours. J’ai choisi cette chanson pour single parce que, pour moi, c’est la chanson de l’album qui explique le mieux la totalité de mon histoire personnelle et qui expose très bien ce dont va parler ce disque.

Après, il y a des auteurs comme Zaza Fournier que je suis allée voir parce que j’avais envie d’une écriture féminine pour parler d’une histoire d’amour avec un transsexuel. Je voulais que ça ne soit pas forcément quelque chose qu’on devine à la première écoute, qu’il y ait vraiment une finesse dans l’écriture et j’aime beaucoup comment écrit Zaza. Elle m’a écrit une super chanson qui s’appelle J’ai Tout Aimé de Toi. Il y a aussi Belle du Berry (de Paris Combo), Jean Felzine (de Mustang), et Matthieu Côte, originaire de Lyon, qui est mort il y a 8 ans d’une crise cardiaque. Il a un répertoire fabuleux mais malheureusement il n’a pas eu le temps d’éclore. Il était bien parti, pourtant.

Ah oui, je me rappelle t’avoir vu en concert à Fêtes Escales à Vénissieux en 2010 et tu avais parlé de lui.

Je reprenais déjà une de ses chansons qui s’appelle Qu’est-ce qu’ils sont cons, et qui a un écho très troublant peu importe l’année. Rien ne change, c’est effrayant (rire). Je suis vraiment heureuse de l’immortaliser sur un disque, avec 2 chanson, Bradé et L’Honneur, qui sont vraiment 2 coups de poings sociétaux très forts. L’Honneur pour moi c’est une chanson qui parle d’identité. Parce que les gens qui agissent par honneur, en fait c’est parce qu’on touche à leur identité. S’ils agissent de manière un peu stupide, souvent, c’est parce qu’on met à mal leur vie personnelle, leur réputation, ou par exemple si on remet en question leur virilité pour les hommes. Dans cette chanson tout le monde en prend pour son grade. C’est ce que j’aimais dans l’écriture de Matthieu : les coups de poing sont pour tout le monde, parce qu’il était conscient que les problématiques ça vient de l’humain et pas forcément de l’endroit dans lequel il évolue. Et Bradé ça parle du licenciement économique, tout simplement, et de la solitude de l’homme qui se retrouve sans travail après avoir donné 25 ans de sa vie à une entreprise. Il y a plusieurs solutions dans ce cas-là : soit on rebondit, soit on sombre, et lui il a décidé d’écrire une chanson sur les gens qui sombrent. C’est une critique de ce que ça crée chez les êtres humains quand on nous enlève un bout de soi. Parce que le travail, on met un temps fou à le construire, si on nous l’enlève on nous enlève un bout de notre identité. C’est pareil avec les ruptures amoureuses, si quelqu’un qu’on aime plus que tout s’en va, il nous enlève un autre bras. Ça me passionne cette thématique, parce qu’elle est universelle et que ça parle à toute le monde, au-delà de mon histoire personnelle qui est évidemment basée là-dessus. Et j’avais envie d’ouvrir plus largement la thématique.

Le thème de l’identité qui est au centre de l’album est donc lié à ton histoire personnelle. Car tu es née au Guatemala et tu es arrivée en France quand tu étais toute petite, c’est bien ça ?

J’ai été adoptée à 9 mois, et je suis retournée dans mon pays d’origine en 2011 pour la première fois. La chanson Le Grand Secret parle, entre autres, des découvertes que j’ai faites sur la réalité de mon adoption qui n’était pas celle qu’on nous avait dit à mes parents adoptifs et moi. On nous avait fait un joli mensonge, et en fait je me suis rendu compte que c’était un vaste trafic d’enfants. Dans les années 80, c’était monnaie courante, et le Guatemala était le premier pays producteur d’enfants. C’est un peu dur de dire ça comme ça, mais c’est vrai, et je ne vois pas comment le dire autrement. Il y a plus de 8 000 enfants qui sont partis à l’adoption et la plupart ont été volés. Donc quand l’enfant adoptif revient, avec ses jolis cadeaux, c’était un véritable bouleversement pour les parents. Pour moi aussi c’était un bouleversement parce que je savais bien la brutalité du truc et de ce que ça allait créer chez nous. Ça remet beaucoup de choses en question, rien que de manière émotionnelle. Je n’ai jamais voulu remettre en cause l’adoption. Je veux dire, c’est fait : mes parents c’est mes parents.

Moi je suis partie à la quête de mon identité pour comprendre, pour savoir où je suis née, quelle était l’histoire de mon pays. N’importe quelle personne a besoin de savoir qui elle est pour pouvoir se construire. Il n’y a pas un enfant adopté qui, à un moment donné, ne s’est pas posé des questions. Après, on est libre de vouloir aller plus loin ou non. Il y en a qui ne veulent pas et je comprends très bien. Parce que des fois c’est très violent. Il faut être préparé et même quand on l’est, c’est très dur.

Souvent on me demande pourquoi je n’en ai pas parlé avant. Et bien tout simplement parce qu’en 2011, j’étais en train d’enregistrer le deuxième album, il était déjà bien avancé. Et puis en plus de ça, je ne me voyais pas du tout, mais alors pas du tout, en parler, parce que j’étais pas du tout mure, ne serait-ce que pour savoir où je me situais dans cette histoire-là.

L’album c’est un témoignage, ce n’est pas du tout une thérapie. J’insiste aussi lourdement là-dessus, parce que ça fait un peu le truc facile que me sortent certains journalistes : Vous avez fait un album de thérapie ? Ben non, la thérapie on ne peut pas la faire sur un disque, on ne peut pas la faire sur scène. Quand on est en pleine crise, c’est impossible. Par contre c’est de la résilience, oui. C’est se servir de son histoire, sans en avoir honte. Parce qu’après tout, cette histoire elle faire partie de moi, je ne vais pas la mettre dans une boite, l’enterrer dans un trou pour qu’elle me pète à la figure plus tard. Donc pour moi c’était important d’en parler. Aussi par désir d’information, parce que ça existe et pas uniquement au Guatemala. Dans n’importe quel pays en guerre, qui subit de gros génocides, à un moment donné il y a forcément plein d’enfants orphelins, et donc une facilité pour les voler. Et même des fois ils ne sont pas orphelins, et on les vole quand même… C’est facile de flouer des familles qui sont dans le besoin : Tenez ça va être super, ils vont être super plus heureux vos enfants. Ah oui, d’accord, je vais les revoir ? Bien sûr que vous allez les revoir… Ah ben non…

Des enfants volés il y en a eu partout. A mon avis, on en reparle dans 20 ans, et je pense que des enfants syriens volés on va en trouver 2-3…  Dès qu’il y a une guerre ça donne lieu à un trafic. Le trafic d’enfants, il aura toujours lieu, le trafic d’organes aussi, ça fait partie de la guerre. Elles sont toutes différentes mais il y a quand même des points communs qu’on retrouve à chaque fois. Il y aura toujours des passeurs qui vous feront croire qu’il y a un Eldorado

Pour revenir à l’album, j’imagine que ça a pris longtemps pour rassembler toutes ces chansons ?

Oui, parce que chacun travaille à son rythme et surtout, moi j’étais très occupée, donc j’y retournais quand j’avais un peu de temps. Et entre la fin de la tournée en 2013, le spectacle sur Boris Vian et Mistinguett, j’ai pas eu vraiment le temps. En fait je n’ai jamais eu de temps depuis que j’ai commencé (rires). Donc je travaillais dans les trous. Et puis ce n’est pas facile quand on travaille avec des auteurs différents : ils ne travaillent pas au même rythme ni de la même manière. La partie la plus compliquée a été de trouver une homogénéité dans le son, pour que justement on ne se rende pas compte qu’il y a un auteur différent à chaque fois. Et c’était aussi mon challenge personnel en termes d’interprétation, pour, entre guillemet, les servir, et en même temps les faire oublier. C’est un peu schizo.

Il fallait que le son soit le lien de tout cet album. Et avec Kim on a beaucoup discuté. Je lui ai pas mal pris la tête pour lui expliquer ce que je voulais dans le son : un son très seventies, un truc à la Pink Floyd, Freddy Mercury, Ziggy Stardust ou Alan Vega. Il fallait qu’il y ait un univers à la David Lynch, Twin Peaks, un truc un peu dark, un peu gothique. C’était hyper intéressant en même temps, parce que du coup, je lui parlais autant de cinéma ou de peinture que de chanteurs, pour qu’il comprenne ce que je voulais livrer.

Est-ce que tu peux nous parler du personnage d’Ultra Vega qui donne son nom au spectacle avec lequel tu tournes depuis quelques mois déjà ?

C’est un peu mon Klaus Nomi (rire). Au départ j’avais demandé à Kim une chanson d’anti-héro. Je voulais une chanson qui ne soit écrite qu’à partir d’images, pas une narration avec un début, un milieu et une fin. Et je voulais vraiment des images fortes où l’auditeur ne comprenne pas forcément ce qu’il est en train d’écouter mais qu’il kiffe quand même. Un peu à la Bashung. Il y a certaines chansons de Bashung, on ne comprend pas toujours mais on trouve ça infiniment beau et on s’en fout un peu finalement, de comprendre du premier coup. Ça force aussi l’auditeur à décrocher des télés, des radios, ou du truc facile qui est matraqué, que tu comprends tout de suite parce qu’on t’a pris pour un débile. Je ne supporte pas qu’on prenne les gens pour des débiles, c’est les enfermer à un endroit. Mais ce personnage est présent sur ce titre, mais après, dans l’ensemble du spectacle on ne parle pas que de lui.

Et pourquoi avoir choisi un autre nom pour l’album ?

Parce que j’aime bien, tout simplement (rire). Je n’aime pas donner le même titre à l’album et au spectacle, je trouve ça un peu simpliste.

Sur la pochette de l’album, tu apparais en sainte, je trouve la photo vraiment magnifique. Peux-tu nous dire quelques mots sur l’histoire de cette photo ?

La photo de l’album fait écho à la scénographie du spectacle. Ça fait un an que je tourne avec le spectacle (je fais un peu comme les humoristes, je vais tourner d’abord et après je sors le disque (rire)), et j’ai imaginé une scénographie inspirée de la Lodge de Twin Peaks, mais avec du damier (j’aurais bien aimé avoir ce zig-zag noir et blanc caractéristique, mais ça n’existe pas en lino en France donc on a pris du damier noir et blanc), et j’ai ajouté du sacré. Je voulais une sorte de cauchemar éveillé, donc j’ai regroupé à peu près tout ce que j’avais chez moi en termes d’icônes et d’art sacré. Il n’y a rien de blasphématoire là-dedans, mais je trouve que le seul avantage de la religion, c’est qu’il y a des choses extrêmement belles en termes d’architecture ou d’art. Je suis athée, mais je suis fan d’art sacré catholique ; tout ce qui est icone, bondieuserie, ce qui frôle le kitsch, j’adore.

Et donc j’en ai mis partout dans la scéno. J’ai mélangé ça avec des mannequins, des corps un peu démembrés, ce qui donne un univers très intriguant, mystérieux, qui peut être effrayant selon les tableaux. On a également fait un gros travail de lumière avec mon collaborateur Adrien Talon. Je voulais un décor à la limite du gothique. J’ai aussi pensé à Dario Argento, parce qu’il y a des trucs très morbides à des endroits. Et le surréalisme revient aussi régulièrement dans mes projets, comme par exemple dans le spectacle Fais-moi mal, Boris,

Et donc cette pochette d’album elle représente très bien à la fois le côté glamour, rock ’n roll et ces bondieuseries que j’aime plus que tout. C’est Patrick Roy qui a fait ces photos, un copain lyonnais. Il y a aussi d’autres lyonnais, comme Julie Roux et Josselin Alter, qui ont aidé pour la scénographie et la mise en beauté.

Pour moi Lyon c’est très important. Je tiens à le dire, parce que souvent les gens pensent que j’habite à Paris, mais en fait je n’ai jamais quitté Lyon. Il s’avère qu’il y a un TGV qui met 2h, c’est très pratique (rire). Lyon c’est ma ville de prédilection, mais je n’ai pas l’habitude d’y bosser, par contre. C’était la première fois que je faisais un shooting ici, avec des copains, donc c’était très agréable aussi, mais en général je préfère travailler à Paris. Lyon, pour moi, c’est vraiment la maison, et j’aime bien séparer le bureau et la maison.

Comme tu as dit que tu habitais toujours à Lyon, est-ce qu’il y a un endroit que tu peux conseiller à Lyon ? Un bar, un restau, une salle de concert, ou autre.

Alors, comme je fais la pub souvent toujours aux mêmes, je vais essayer de changer (rire)…

Il n’y a pas trop de nouvelle salle de concert ces temps. C’est un truc qui manque à Lyon : une salle de moyenne capacité dans le centre, avec une vraie programmation comme au Transbordeur. C’est dommage. En plus, il parait que la salle Rameau va fermer, je suis dégoutée. Je ne comprends pas qu’on n’ait pas récupéré cette salle pour en faire une programmation de fou. Elle est en plein centre, c’est génial une salle de 600 places. C’est un peu comme la salle Molière, ce sont des salles qui ne vivent pas assez, je trouve. Encore que la salle Molière a recommencé à vivre un petit peu. Mais avant c’était une salle de classique, maintenant c’est une salle qui s’ouvre à l’humour. Bon, c’est bien, hein, mais il y a quand même pas mal de trucs pour l’humour et je trouve que pour la musique on n’a pas encore de lieu de moyenne capacité.

Donc je réfléchis… moi je suis une sédentaire, je traine toujours aux mêmes endroits. J’habite dans le Vieux Lyon, donc je squatte toujours la Presqu’Ile, et je suis toujours au Broc bar, donc j’aime bien leur faire de la pub.

Le mot de la fin ?

Ben, achetez mon disque, enfin (rire)

 

Carmen Maria Vega sera en concert ce vendredi 24 mars au Club Transbo.

 

Merci à Carmen pour sa gentillesse et sa bonne humeur, et à Du Bruit au balcon pour avoir permis cette interview.

 

    1 COMMENT

  • Rose Prune
    / Reply

    Je suis fan de Carmen Maria Vega donc je vais évidemment acheter son disque. Elle a un bel univers, une superbe voix et j’aime beaucoup ses textes.

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